Le 21 novembre 1914, mon
lieutenant, le commandant Simonin me fait nommer
maréchal des logis-fourrier...mais on demande des
volontaires pour l'aviation comme pilotes d'appareils, et je
m'embarque le 9 décembre...J'ai le coeur en
fête et je veux manger des oreilles de Boches.
Après une mauvaise traversée et un voyage en
chemin de fer très pénible, j'arrive à
Lyon.
Je suis dès lors
détaché au 2ème Groupe d'Aviation au
fort de Bron. Là, je me repose plusieurs jours, puis
la classe 1915 arrive, et je concours à son
instruction à pieds, en prélude de mon
instruction technique sur les moteurs d'aviation qui doit
commencer le 27 décembre.
Le 24 décembre, je suis
désigné pour partir en réserve
d'escadrille à Saint Cyr, mais le capitaine demande
contre-ordre à Bordeaux parce qu' on lui
enlève tous ses gradés.
Du 12 décembre 1914 au 12
janvier 1915, je mène à Lyon une vie idiote,
c'est à dire que je suis là à ne rien
faire absolument. Nous sommes quarante sous-officiers venus
d'un peu partout, pleins de bonne volonté et on nous
immobilise tous là à nous encrouter et
à ne rien faire. Je vis ma triste vie et mon coeur
s'aigrit. Je lave mon linge moi-même le soir quand
tout le monde est couché, car je dois garder ma
dignité de sous-officier. Il en est autour de moi qui
se font lacer leurs souliers, je dois me contenir pour ne
pas leur crier mon indignation.
Le 12 janvier 1915, enfin on va
faire quelque chose. Je pars avec le personnel de
l'escadrille VB 5 qui doit recevoir à Buc ses
appareils.... A Saint Cyr, nous sommes une trentaine de
sous-officiers qui ne faisons rien, encore moins qu'à
Lyon.
En octobre 1915, on est toujours
à l'entraînement en région
parisienne...A la fin de ce mois, je suis chargé
d'aller à Lyon pour en ramener au Bourget un
bimoteur. Le mécanicien qui doit m'accompagner dans
ce grand voyage, a laissé les souvenirs suivants (il
se nommait Chrétien, futur mécanicien de grand
raid): " Nous avions emporté du linge pour deux ou
trois jours. Mais là bas, c'était la
'mouscaille', de la pluie, du brouillard. Plusieurs jours se
passent avec, chaque matin, dans une boue innommable, le
voyage à pieds jusqu'à l'aérodrome de
Bron. Nos chaussures étaient devenues des
éponges... à l'hôtel nous n'osions plus
mettre nos chaussures à la porte, elles
étaient la misère. Ma peau de bique
était si lourde avec l'eau qu'elle contenait me
faisait mal aux épaules. Un jour brumeux et gris,
comme les autres, Dorme n'y tint plus...et l'on s'en fut,
dans la brume, très bas jusqu'à Dijon.
" Le sous-lieutenant Dorme fut abattu le 25 mai
1917. En 120 combats, il avait remporté 50 victoires
probables, 43 certaines dont 23 homologuées. Il
comptait 623 heures de vol sur l'ennemi. Texte de Paul MATHEVET
Bron 1914-1918 d'après les
Carnets de route de René DORME, recueillis par
Jacques MORTANE. Paul MATHEVET © pour MEMOIRE
AERONAUTIQUE 05/2010
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