LES FRÈRES SEGUIN
Le 21 novembre 1783 reste la date du tout premier envol de l’Homme. Ce jour-là Pilâtre de Rozier et le Marquis d’Arlandes s’envolaient depuis le château de la Muette à bord d’un ballon à air chaud non captif conçu par les frères de Montgolfier, Joseph et Etienne. Cet exploit est relaté sur une stèle érigée au nord du terrain de Saint Rambert d’Albon (26) situé à vol d’oiseau à 12km d’Annonay (07) fief des frères de Montgolfier et à 5 km d’Anneyron (26) village natal du Marquis d’Arlandes.
Photo Gilles NOVAT (Vieilles Tiges)
Le rôle joué dans « Les choses de l’air » par les frères de Montgolfier et la région Drôme Ardèche ne s’arrête pas là …
Né le 21 avril 1786 à Annonay, Marc Seguin (dit « Seguin Ainé ») petit neveu par sa mère de Joseph de Montgolfier, est l’aîné d’une famille de cinq enfants. Fortement influencé par son grand-oncle, les qualités techniques de Marc Seguin sont vite reconnues : il améliore la roue à aube de la petite usine familiale de draperie, les feutres des usines à papier. Il met aussi au point le principe de la suspension par fil de fer tressé qui sera appelé câble et réalise en dix-huit mois le pont suspendu de Tournon, qui est une grande réussite technique européenne (1825). Ses frères et lui-même vont alors participer à la construction de nombreux ponts sur le Rhône et une soixantaine d’autres sites en France et en Europe. Il mettra au point en 1827 une chaudière dite tubulaire adaptée aux locomotives afin d’en améliorer les performances. Les frères Seguin (Marc l’ainé, Camille, Jules, Paul, et Charles) se lancent à cette époque dans la construction de la toute première ligne de chemin de fer où rouleront des locomotives ; elle reliera Lyon à Saint Etienne et sera achevée en 1832 (la ligne Paris-Saint Germain ne sera ouverte qu’en 1837). En 1846 il construit une machine volante en zinc munie d’ailes en bois léger recouvertes de toile, machine qui malheureusement en raison d’une motorisation à vapeur bien trop lourde n’arrivera pas à quitter le sol. Marc Seguin développe notamment ses idées sur l’équivalence mécanique de la chaleur avant de revenir à Annonay pour s’installer définitivement au domaine de Varagnes qu’il aménage en une demeure lui permettant de pratiquer l’art, la technique, la science, et la création.
Les descendants directs de Marc Seguin sont au nombre de 19 ! L’ainé, Augustin Seguin qui a aidé son père à aménager Varagnes et qui a donné à cette maison le charme qu’on lui connaît est non seulement un ingénieur et un industriel comme son père mais aussi un artiste qui fréquente la réputée Ecole Lyonnaise de peinture.
Augustin Seguin aura lui-même onze enfants. Parmi eux Maria -Rose, Marie-Pauline et Joseph hériteront de son talent artistique (certains tableaux de Maria- Rose Seguin-Bechetoille sont exposés au musée César Filhol). Louis, Laurent et Augustin hériteront de ses qualités d’ingénieur. En effet les trois frères inventent un petit moteur rotatif « Gnome » de 50 HP qui allie fiabilité et légèreté, et qui équipera la plupart des avions des pionniers jusqu’à l’arrivée de la première guerre mondiale.
Louis et Laurent Seguin en 1912 Augustin Seguin dit « Tintin l’aviateur »
(Photos : source Wikipédia)
Commençons par Louis, né en 1869 … ingénieur de formation, il assure la gestion de plusieurs affaires familiales telles que les Forges, les Manufactures et l’usine de papier crée en 1557 par un aïeul, Jacques de Montgolfier papetier d’Ambert qui vint s’installer à Beaujeu avant que sa descendance ne s’installe à Vidalon petite commune adjacente à Annonay. Il est bon de souligner que le 19 mars 1784 la papèterie de Montgolfier fut érigée au rang de Manufacture Royale mais 5 années plus tard la Bastille tombe et la famille de Montgolfier redoute le fait d’avoir été remarquée par le roi …. Le blason damier sang et or d’Annonay remplace aussitôt le logo royal ! Louis Seguin s’intéresse à l’automobile et fonde en 1815 la « Société des moteurs Seguin ». En 1900 il achète à une firme Allemande la licence de production d’un petit moteur à pétrole, le « Gnom » qui devient rapidement le produit phare de la société qui devient alors la « Société des moteurs Gnome ».
Ensuite, Laurent demi-frère de Louis, également ingénieur, né en 1883 du troisième mariage de son père, intègre la société. Les 2 frères, Louis et Laurent, inventent le « Gnome Oméga » un moteur à pétrole de 50 HP dont les cylindres sont disposés en étoile. Ce moteur étant rotatif, le refroidissement est automatiquement assuré. Le « Gnome Oméga est très léger et de ce fait boudé par les constructeurs automobiles, mais intéresse fortement Henri Farman qui en équipe les avions de sa composition et avec lesquels il remportera de nombreux succès. Il n’en faut pas plus pour assurer la réussite de la société des frères Seguin dont leur « Gnome Omega » équipera alors les deux tiers des avions français de l’époque !
En 1909, le cadet Augustin né le 4 octobre 1889 au 2 de la Place Carnot à Lyon, rejoint ses deux frères après avoir obtenu une licence de mécanique et physique. Celui-ci rêve de devenir pilote et son frère ainé n’a de cesse d’essayer de le tempérer … en effet, Augustin s’autoproclame pilote d’essai en expérimentant un planeur dans les champs surplombant la maison familiale d’Annonay. Convaincu des qualités aérodynamiques de l’empennage « Canard » et ayant connaissance de la construction d’une voilure identique destinée à être motorisée dans la perspective de décoller depuis la surface de l’eau, il a demandé à son concepteur Henri Fabre brillant ingénieur marseillais, ami de Louis et Laurent, et aussi fiancé à l’une de leurs cousines, de construire un planeur doté de ce fameux empennage. Ce planeur muni d’une voilure de 10m2 (plus petite que celle de 24 m2 équipant l’hydravion) est livré à Varagnes en octobre 1909.
Inspection du planeur avant un vol
(Photo extraite du livre d’Henry Fabre « J’ai vu naitre l’aviation »)
Le 28 mars 1910 Henri, Fabre a terminé la construction de son hydravion motorisé et décolle depuis l’étang de Berre pour amerrir quelques instants plus tard sans encombre … C’est le premier pilote à décoller de la surface de l’eau à bord du premier hydravion de l’histoire !
Augustin surnommé alors « Tintin l’aviateur » ne tarde pas à casser son planeur … aucun témoignage ne détaille les circonstances de l’incident. L’engin est alors démonté et rangé dans le grenier de la maison familiale. En 1995, lors d’une visite de Varagnes, Philippe Chenel de la SNECMA Groupe SAFRAN (Ex Gnome et Rhône) remarquera l’épave dans le grenier et, avec l’accord de la famille Lefevre -Seguin décidera de la restaurer. Le planeur en piteux état sera alors convoyé au domicile de Philippe Chenel qui, aidé de son épouse Véronique et son fils Etienne entreprendra une longue et minutieuse restauration. A part les brides de liaison entre les nervures et le longeron, ainsi que les deux patins en bois, aucune pièce ne sera remplacée, tout sera refait à l’identique, et ce modèle unique sera exposé dans la chapelle du château de Varagnes à partir de 2011.
Le planeur « Canard d’Augustin Seguin est exposé dans la Chapelle de Varagnes
Cette même année 1909, Louis devenu responsable de la famille suite au décès de leur père, suggère à Augustin d’intégrer la toute nouvelle école supérieure de l’aéronautique et de construction mécanique (ancêtre de l’actuelle Sup’Aéro). Le 20 août 1910 il en sort diplômé pour accomplir son service militaire. Augustin est incorporé dans un bataillon du Génie comme simple soldat mais ses compétences mécaniques étant remarquées il est muté au camp de Reims où il reçoit une formation de pilote. Il obtient le brevet de pilote civil n° 528 le 15 juin 1911 et le brevet de pilote militaire n° 83 le 16 février 1912. Aussitôt le caporal Augustin Seguin est affecté à l’escadrille HF1, (le chiffre « 1 » indique la toute première escadrille de l’aviation militaire. Les lettres précédant le numéro de l’escadrille précisent le type d’avion utilisé, HF pour Henri Farman). Les avions Farman étant équipés de moteurs Gnome produits par les frères Seguin, Augustin ne ressent aucune crainte quant à leur légendaire fiabilité ! Décoré de la prestigieuse Médaille Militaire pour services rendus à l’aviation militaire il est démobilisé le 1er octobre 1912 avec 350 heures de vol au compteur. Disposant ainsi d’une bonne expérience de pilote et du soutien du constructeur Henri Farman, Augustin, dit « Tintin l’aviateur » se consacre aux concours d’aviation et voit ses records se multiplier. Ainsi le 29 avril 1913 il s’adjuge le record du monde de distance avec passager en reliant Marseille à Namur, soit 850 km avec seulement 2 escales, et de fait propage la publicité des excellents moteurs des frères Seguin ! Dopé par le succès, « Tintin l’aviateur » a pour projet un raid spectaculaire qui consiste à relier Marseille à l’Afrique du Nord avec une seule escale sur une ile des Baléares. Ce raid serait supérieur à l’exploit de Garros qui a relié la Sicile à la Tunisie le 23 décembre 1912. Le projet est pratiquement bouclé mais devant les risques non négligeables de cette traversée, son frère Laurent réussit avec sagesse à convaincre Augustin de surseoir à cette dangereuse entreprise. Notre intrépide pilote s’inscrit alors à la coupe Pommery, concours semestriel qui récompense durant chaque période de six mois le pilote ayant parcouru la plus grande distance en ligne droite entre le lever et le coucher du soleil. Dans la perspective d’être primé, le 12 août 1913 il décolle de Biarritz et, 15 heures plus tard après avoir fait une escale de 30 minutes à Buc en Seine et Oise (à présent Les Yvelines), il atterrit en Allemagne, plus précisément à Brême après avoir parcouru 1350 km. Malheureusement, deux mois plus tôt un autre concurrent a réalisé un raid en parcourant … 32 km de plus !
Le 13 septembre de la même année il participe à la course Paris-Berlin sans escale, puis fort de ce galop d’essai, un mois plus tard il s’octroie le record du monde de distance sans escale en réalisant un vol Paris-Paris passant par la verticale de Bordeaux ! Plus précisément le départ et l’arrivée se situent à l’Aéroparc Louis Blériot à Buc distant à vol d’oiseau de 20 km de la Tour Eiffel. Après avoir décollé dans le brouillard à 6h02 sur un Farman équipé d’un moteur Gnome de 80 HP, il effectue l’aller à une altitude de 1.800 mètres mais les choses se compliquent au retour lorsque dans la région de Blois il est pris par la nuit. Pour retrouver Buc on peut supposer que Tintin l’aviateur a dû suivre la Loire jusqu’à Orléans puis prendre un cap sensiblement plein Nord … à la vitesse moyenne de 80 km/h il aura volé 2 longues heures dans la nuit avant d’apercevoir les feux qui ont été allumés sur le champ d’aviation de Buc. Il se pose à 19h07 après avoir parcouru 1.040 km sans escale en13h05 de vol. Cette performance est récompensée par le prix du Critérium de l’air d’une valeur de 10.000 francs (environ 30.000 € actuels).
Fin octobre 1913, après l’exploit du record du monde de distance sans escale, il teste à Buc un avion Farman destiné à réaliser un raid Paris Bagdad, malheureusement il est victime d’un accident et se fracture gravement les deux jambes. Il se voit infliger 15 mois d’hôpital durant lesquels il dessine des prototypes de parachute, et pendant que la grande guerre éclate l’usine familiale tourne à plein régime afin de fournir les commandes militaires qui se multiplient. Début 1915, il quitte l’hôpital et suit une longue rééducation qu’il trouve beaucoup trop lente car il veut aller rapidement en découdre avec l’ennemi. Il se porte volontaire pour devenir pilote de chasse et est accepté avec tout d’abord l’obligation de suivre une formation de chasseur à l’école de Pau où il découvre le Nieuport. Le 10 juillet 1916 il est à nouveau victime d’un accident et se retrouve cette fois-ci avec une paralysie radiale de la main gauche et une claudication irrémédiable. Il est alors réformé et quittera l’hôpital en 1919.
Durant ce temps, l’usine des frères Seguin fusionne avec le principal concurrent « Le Rhône », la société prend alors le nom de « Gnome & Rhône », tandis qu’à l’escadrille d’Hydravions du Centre d’Aviation Maritime Français stationné à Venise, le commandant Jean Conneau (alias André Beaumont) se plaint auprès du ministère de la Marine du mauvais fonctionnement des moteurs Gnome consécutif à un usinage douteux. La plainte arrive à l’usine Seguin qui dépêche aussitôt à ses frais un ouvrier à Venise pour régler le problème. Laurent Seguin en personne décide d’accompagner l’ouvrier montrant ainsi l’intérêt qu’il porte à la qualité de ses produits. Les marins le reçoivent avec honneur, et l’Enseigne de Vaisseau Roulier lui offre le 4 juillet 1915 un vol touristique inoubliable au-dessus de la Cité des Doges. Ce Marin fort sympathique mourra un an plus tard le 15 août 1916 des suites de ses blessures lors d’un combat aérien l’opposant à un as Autrichien.
L’année 1918 voit la fin de la guerre mais aussi des moments très difficiles pour Laurent et Augustin qui ont la douleur de perdre leur demi-frère Louis à l’âge de 49 ans, et de plus, se retrouvent devant de grandes difficultés financières car les commandes de moteurs à des fins militaires n’ont plus lieu d’être, tandis qu’ils sont lourdement taxés sur les profits de guerre… les ventes sont en chute libre, les créances sont impayées. Ils doivent trouver dans l’urgence des liquidités et pour cela les frères Seguin n’ont qu’une solution : vendre leurs produits à perte. Arrive le jour fatidique où les créances ne peuvent plus être honorées ainsi que les salaires des ouvriers. En 1923, Laurent et Augustin perdent totalement le contrôle de leur société en étant écartés du conseil d’administration. Après plusieurs séances houleuses où ils sont hués par les ouvriers ils prouvent qu’ils peuvent rebondir dans l’adversité … plutôt que de s’arrêter là et prendre leur retraite, ils repartent à zéro en fondant en 1925 la « Société de recherches mécaniques et physiques » à Levallois Perret qui leur permet de commercialiser leurs nouvelles inventions, parmi lesquelles le Stroborama qui est vraisemblablement le premier stroboscope, appareil photo à grande vitesse qui permet de régler le calage de l’allumage d’un moteur. Laurent et Augustin prouvent leurs grandes qualités d’ingénieurs en déposant une soixantaine de brevets internationaux leur permettant ainsi de débuter une nouvelle carrière d’industriels tout aussi brillante que la première.
Laurent considéré comme un inventeur français du XX ième siècle décède le 26 mai 1944 à l’âge de 61 ans et est inhumé dans le caveau familial au cimetière d’Annonay. Augustin « Tintin l’aviateur » décoré de la Légion d’Honneur pour ses réussites techniques en 1931, décède à son domicile, 29 avenue du Roule à Neuilly sur Seine le 26 avril 1965 à l’âge de 76 ans. Il repose également dans le caveau familial d’Annonay. Nostalgique de l’époque des pionniers, Augustin était membre des Vieilles Tiges et pilotait encore régulièrement un avion de tourisme.
Chaque année, sous la houlette du Groupement Saint Exupéry Les Vieilles Tiges, la Coupe Augustin Seguin récompense une figure de la région ardéchoise qui par ses actions valorise ce que nos pionniers appelaient avec justesse « Les Choses de l’Air ».
Sources : Valérie Lefevre-Seguin et Jean Marc Lefevre. Véronique, Etienne et Philippe CHENEL. Le Fana de l’Aviation.





